Qui est Ridha Khadher, le boulanger des présidents ?

Qui est Ridha Khadher, le boulanger des présidents ?

Né en Tunisie, Ridha Khadher a débarqué à Paris en 1986, à l’âge de 15 ans. Depuis, il est devenu le boulanger officiel de l’Élysée. Une histoire qu’il raconte dans un livre, "La Baguette de la République". Il revient avec nous sur son parcours exceptionnel.

Vous êtes né en Tunisie. Pourquoi êtes-vous venu vivre en France ?

Ridha Khadher : Je viens de la banlieue de Sousse, au sud de Tunis. Mes parents sont agriculteurs et j’ai commencé à travailler pour eux dès l’âge de 7-8 ans. Mais je trouvais ça trop difficile... Mon grand frère avait une boulangerie à Paris depuis quelques années et quand ma mère a vu que je n’aimais pas la ferme, elle m’a envoyé faire un apprentissage chez lui. C’était en 1986, j’avais 15 ans à l’époque.

Vous étiez très jeune… La transition n’a pas été trop compliquée ?

RK : Si, au début j’ai trouvé la vie à Paris encore plus difficile. Quand je suis arrivé chez mon frère, c’était l’hiver et il faisait super froid. Je ne parlais pas français et je devais me lever à 1h du matin pour commencer le travail à la boulangerie. J’étais dans la cave, je ne voyais personne. Je ne faisais que travailler et dormir. Au bout d’un moment, j’ai dit à mon frère que je voulais rentrer au pays, et j’ai appelé ma mère pour lui dire que je préférais travailler à la ferme en Tunisie plutôt que de rester en France. Mais elle ne l’a pas entendu de cette oreille. Elle m’a poussé à rester, en me disant qu’il fallait que je fasse mon trou petit à petit, comme mon frère. Ça a été un vrai bras de fer entre nous. J’ai essayé de jouer sur les sentiments, mais ça n’a pas marché. J’ai donc continué le travail avec mon frère, quasiment dix heures par jour. Et ça a fini par porter ses fruits. J’ai décroché mon CAP pâtisserie et j’ai donné le maximum pour montrer à ma mère que j’étais capable de m’en sortir.

Quand avez-vous ouvert votre propre boulangerie ?

RK : J’ai travaillé pendant plus de 15 ans chez mon frère, puis ma mère m’a poussé à prendre mon indépendance. J’ai acheté mon premier appartement et un peu plus tard elle m’a dit qu’il était temps que j’ouvre ma propre boulangerie. C’était compliqué parce que j’étais déjà endetté suite à l’achat de mon logement et que je ne me sentais pas forcément prêt à être patron.

Comment avez-vous réussi à vous en sortir ?

RK : Pour mettre de l’argent de côté, il a fallu que je prenne un deuxième boulot. Je suis donc devenu garde du corps. Je travaillais la nuit, trois fois par semaine et je côtoyais de nombreuses stars françaises… J’ai fait ça pendant cinq ans, ce qui m’a permis de décrocher un prêt pour ouvrir Au Paradis du Gourmand, ma boulangerie dans le 14e arrondissement parisien. C’était en 2006. Je dois beaucoup à mon banquier, qui s’est battu pour moi et qui est maintenant un ami, ainsi qu’à mon frère qui s’est montré intransigeant avec moi.

Votre maman a dû être contente !

RK : Elle était très heureuse. Quand je suis rentré en Tunisie, elle m’a serré dans ses bras et m’a dit qu’elle pouvait désormais mourir tranquille.

En 2013, vous avez reçu le prix de la meilleure baguette de Paris. Qu’est-ce que ça a changé pour vous ?

RK : Beaucoup de choses, ça m’a ouvert toutes les portes. Je suis devenu le fournisseur officiel de l’Élysée, une fonction que je remplis depuis six ans maintenant. J’ai voyagé avec François Hollande et Emmanuel Macron lors de leurs déplacements en Tunisie. J’ai côtoyé des premiers ministres, des ministres... Je prépare du pain pour pratiquement tous les dirigeants étrangers qui viennent en France. Tout ça m’apporte beaucoup de fierté.

Quel rôle avez-vous joué dans ces voyages présidentiels ?

RK : Déjà, tout le monde était content que je ramène du pain pour le voyage. Mais ils étaient aussi heureux de voir que l’intégration des immigrés pouvait fonctionner en France, et fiers de me montrer comme un modèle de réussite. D’ailleurs, j’ai fait un livre avec Naïma Guerziz, La baguette de la République, pour montrer qu’en tant qu’immigré, on peut réussir sans moyen. C’est difficile, il faut s’accrocher, mais je suis la preuve vivante qu’avec du travail, ça peut marcher.

À votre avis, quels sont les ingrédients principaux de la réussite quand on lance son entreprise ?

RK : Être bien intégré, travailler avec amour et sincérité. Il faut aimer son travail, y mettre du cœur, sinon on a tendance à faire n’importe quoi.

Et dans votre métier, qu’est-ce que vous préférez aujourd’hui ?

RK : Travailler à partir de bons produits pour faire de la qualité. Je représente la baguette française auprès des Français, mais aussi des invités de marque de la France. Tous les jours je cherche à ce qu’elle soit encore meilleure. En ne me reposant jamais sur mes lauriers, j’ai toujours eu de bons retours, notamment de la part des présidents.

Avez-vous de nouveaux projets à venir ?

RK : Tout à fait. J’ai créé ma franchise "Au Paradis du gourmand". Je suis en train de me développer à l’étranger. Je vais également sortir un autre livre le 7 juin prochain avec Christophe Dovergne, le fondateur de 750g . Il s’appelle Du pain dans l’assiette. Parmi mes autres actualités, je vais prendre part à une émission de télé du type "Le Meilleur pâtissier" en Tunisie. Enfin, je participe à un projet au Brésil avec l’ancienne star du football Ronaldo. Il va ouvrir des fast-foods dans le pays et il a fait appel à moi pour créer des recettes de pain.

Vous pourriez envisager d’ouvrir une boulangerie en Tunisie ?

RK : Pour l’instant non. Je donne des cours aux Tunisiens parce qu’ils ont un problème de fabrication du pain, ils s’inspirent plutôt du pain italien. Du coup je leur apporte mon savoir-faire en la matière. J’ai beaucoup voyagé et la baguette française est vraiment la meilleure au monde. Il n’y a pas photo, on ne la retrouve nulle part ailleurs.

Guillaume Huault-Dupuy

Journaliste

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