Bayes Impact : les algorithmes au service des citoyens

Bayes Impact : les algorithmes au service des citoyens

À 19 ans, Paul Duan a décroché un job en or dans la Silicon Valley. Mais il a vite renoncé à l'argent pour réaliser son rêve : utiliser les algorithmes pour résoudre des problèmes de société. Un virage à 180° qui l’a amené à fonder Bayes Impact. Retour sur cette aventure avec Pascal Corpet, CTO de la start-up non profit.

Quel besoin voulait combler Paul en créant Bayes Impact ?

Pascal Corpet : Au début c’était un besoin propre à lui-même, une envie personnelle d’agir. Paul a eu un parcours brillant, et s’est retrouvé très jeune dans la Silicon Valley, chez Eventbrite en tant que data scientist. Il utilisait les données pour gagner des millions pour les actionnaires mais ça n’avait pas de sens pour lui. Il a réalisé que les mêmes algorithmes pourraient être utilisés pour faire des choses ayant un impact social. Ce n’était pas évident car il était au chaud, très bien payé, mais ça ne lui convenait pas.

Il n’y a pas eu d’événement déclencheur ?

PC : La réflexion s’est faite à plusieurs, notamment avec Éric Liu qui travaillait à l’époque dans un fonds d'investissement. Ils se sont dit qu’à eux deux, ils pourraient lancer quelque chose de bien. Et finalement, en avril 2014, ils ont fondé Bayes Impact.

D’où vient ce nom ?

PC : Il vient du mathématicien Bayes, qui a notamment élaboré un théorème sur les probabilités, les statistiques. Il nous correspond bien, car notre but est d’utiliser les statistiques pour avoir un impact social.

Ont-ils été confrontés à des obstacles pour donner vie à leur projet ?

PC : Non, ça s’est lancé vite. La création de Bayes Impact a été très bien perçue. Beaucoup de gens dans la Silicon Valley avaient cette même envie d’utiliser la technologie à des fins sociales. Ils les ont donc rejoint pour faire des choses bien. La première année a été extraordinaire.

Quand vous dites que des gens les ont rejoint, ça signifie qu’ils ont été recrutés ou qu’ils ont soutenu Bayes Impact financièrement ?

PC : Les deux. Au départ, il fallait trouver des fonds pour réaliser des projets et embaucher du personnel pour les mettre en œuvre. Ils ont donc débauché des gens de la Silicon Valley, qui ont accepté de venir chez Bayes Impact en étant payé moins cher pour travailler sur des projets à caractère social.

Pascal Corpet, CTO de Bayes Impact, en compagnie de Paul Duan.
Pascal Corpet, CTO de Bayes Impact, en compagnie de Paul Duan.

Pourquoi êtes vous basé dans la Silicon Valley, c’est plus facile pour embaucher ?

PC : Non, pas du tout. Au contraire, la France est beaucoup plus intéressante pour ça. Là-bas, un ingénieur coûte extrêmement cher. Et quand les gens acceptent des salaires plus bas pour venir travailler chez nous, c’est très dur d’y trouver un logement abordable. C’est plus un avantage en termes de financement et d’image, ça nous permet d’avoir une dimension mondiale. Mais le centre de gravité de nos activités se déplace de plus en plus vers la France et l’Europe.

Vous vous présentez comme une ONG qui fonctionne comme une start-up. Qu’est ce que ça signifie concrètement ?

PC : Ça veut dire que nous sommes une association à but non lucratif. On n’a pas d’actionnaires, les fondateurs n’ont pas de parts du capital, tout le monde est salarié de l’association, comme chez Emmaüs, la Croix Rouge, ou le club sportif du coin de la rue. Mais au niveau du mode opératoire, on ressemble plus à une start-up car nous sommes une petite équipe focalisée sur des projets susceptibles d’avoir un impact énorme. Nous voulons tester les choses rapidement, quitte à tout arrêter si ça ne fonctionne pas. Contrairement à un grand groupe, on peut prendre de gros risques.

Quels sont les avantages et inconvénients d’un tel statut ?

PC : C’est très en phase avec nos valeurs, on montre qu’on n’est pas là pour s’enrichir mais pour avoir un impact social. C’est aussi un gros avantage pour nos interlocuteurs, que ce soit les personnes qu’on veut embaucher, nos utilisateurs, ou les organismes et sociétés qui nous financent. Lorsqu’on s’affranchit de la notion de profit, ça permet d’instaurer un climat de confiance.

Il n’y a pas d’inconvénients ?

PC : Ah si ! Un inconvénient majeur, c’est qu’il faut se financer. On est en permanence à la recherche d’argent, avec presque aucune contrepartie à offrir. Il faut donc trouver des gens qui ont le même état d’esprit, qui vont nous soutenir sans espérer un retour sur investissement. C’est l’un de nos gros soucis parce qu’il faut bien qu’on vive et qu’on finance nos projets.

À quels maux vous attaquez-vous ?

PC : L’idée de départ était de s’occuper des problèmes sociétaux qui n’était pas bien traités par manque d’argent ou de solutions. C’était très ouvert et ça l’est toujours. Aux États-Unis on a travaillé sur les violences policières, les ambulances et la santé. En France, on est principalement sur le chômage avec Bob-emploi. On est on mode start-up, on s’attaque à un problème et on évite de se disperser. Mais dans trois ans on pourrait par exemple s’occuper du mal-logement, de l’extrême précarité, parce qu’on est très sensibles à ces choses-là.

En un an, Bob-Emploi a été visité par 130 000 utilisateurs. Sa particularité ? Cette application est centrée sur les demandeurs d'emploi, qui rentrent leur données afin de recevoir des informations personnalisées.
En un an, Bob-Emploi a été visité par 130 000 utilisateurs. Sa particularité ? Cette application est centrée sur les demandeurs d'emploi, qui rentrent leur données afin de recevoir des informations personnalisées.

Qui vous soutient financièrement ?

PC : Principalement des mécènes. On est notamment passés au Y Combinator, l’un des incubateurs les plus célèbres de la Silicon Valley. On a été l’une des premières structures à but non lucratif à y accéder, parce qu’ils croyaient à notre idée. Ils ont donc accepté de donner de l’argent sans retour. Sinon, on bénéficie du soutien de fondations d’entreprises qui partagent nos valeurs, et qui sont équipées pour faire du mécénat à grande échelle. C’est notre principale source de financement aujourd’hui. Mais nous avons aussi des petits donateurs parmi les particuliers, ce qui nous fait encore plus plaisir car on se dit que les gens croient en ce qu’on fait.

Comme quoi, il existe des start-up désintéressées des questions d’argent...

PC : Eh oui. En plus, notre code est open source, donc tout le monde peut aller voir ce qui se cache sous le capot. Notre but est d’aider les gens, mais aussi d’aider les États à les soutenir. On n’est pas là pour notre intérêt.

Ça veut dire que si le gouvernement péruvien veut reprendre votre algorithme pour lutter contre le chômage, il a le droit de le faire ?

PC : Exactement. On n’a pas encore reçu de demande du Pérou mais d'autres pays sont intéressés, comme la Belgique ou la Tunisie.

Guillaume Huault-Dupuy

Journaliste

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